mercredi 30 novembre 2016

Hors saison, hors du temps, hors du commun

L'histoire de Louise en hiver de Jean-François Laguionie est simplissime et fantastique : une vieille dame rate le dernier train et reste seule dans la station balnéaire de Biligen où elle passe ses étés. Entre souvenirs d'enfance, rêves et divagations, elle se construit une cabane sur la plage déserte, rencontre un chien qui parle, prend des notes sur sa solitude et sa "vieillitude" à l'hiver de sa vie, attend le retour de l'été et des vacanciers avec lenteur, douceur.
Louise se sent tout d'abord abandonnée, seule et loin du monde, puis elle affronte ses pensées et la profondeur d'une réalité flottante.
Ce dessin animé, avec ses coups de pinceaux, ses couleurs diluées et le grain du papier apparent est une succession de tableaux mouvants et poétiques où le vent donne vie aux paysages bretons.
À contre-courant des films d'animation frénétiques, hors du temps, hors du commun, l'œuvre nous confronte au temps qui passe, à la solitude, à la contemplation... et peut-être à ce que nous voudrions éviter : nous retrouver face à nous-mêmes. On peut sortir un peu mélancolique de la projection, mais les pensées de Louise, touchantes et profondes, font leur chemin et nous accompagnent longtemps après.
L'actrice Dominique Frot, qui prête sa voix chaude et rocailleuse au personnage de Louise, dirige la collection La voix du papier qui publie également d'autres nouvelles de Jean-François Laguionie : Le prof de mime, La statue de la Liberté, Au début tout va bien, Ode à la nuit...

Éditions Delatour France, collection La voix du papier, 2016, 84 pages.

mardi 29 novembre 2016

La loi du plus fort et la voix des autres

Je l'avoue, à première vue, l'essai d'un syndicaliste ne m'excitait pas follement, surtout quand on connaît la fin de l'histoire. Or, le titre a éveillé ma curiosité et, en un rien de temps, j'étais déjà à la moitié du livre : ce récit est humain, direct, instructif, clair et bien écrit, pas du tout rébarbatif ni dépourvu d'humour.
Sidéré par la façon dont la "Loi travail" a été votée, Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force ouvrière, revient sur les faits de cette bataille dans Les apprentis sorciers. L'invraisemblable histoire de la loi travail.
Je me suis fait un devoir de livrer mon analyse et mon récit de ces mois pour le moins abracadabrantesques où se mêlent et s'entrechoquent la politique, l'économie, la psychologie, les manœuvres... 
Où l'on revoit comment certaines réformes et lois devraient être le fruit d'une concertation et finalement pas du tout. Où l'on comprend quels rapports de force sont en place, quels coups tordus et blocages s'opèrent et quelles affinités ne jouent pas. Exemples nominatifs à l'appui et copies de courriers en annexes.
C'est l'histoire d'une trahison, historique, édifiante, d'autant plus cinglante qu'elle s'est déroulée sous un gouvernement "socialiste".
Par association d'idées, je pense au dernier film de Ken Loach, Moi, Daniel Blake, qui dénonce le système socio-économique anglais.
Parfois je suis pessimiste et je me demande si ces combats — perdus d'avance — contre la loi du plus fort servent vraiment à quelque chose. Parfois je suis optimiste et je me dis que des gens se mettent en colère, défendent les plus démunis, et que cela mérite d'être rappelé.

Éditions Les Liens qui libèrent, 2016, 128 pages.

lundi 28 novembre 2016

Survivre aux coups

Dans Mécanismes de survie en milieu hostile, Olivia Rosenthal entrelace les histoires et les situations hantées — étranges et irréelles, entre cauchemar, science fiction et thriller — avec des passages réalistes en italique, témoignages et récits liés à des expériences de mort imminente ou des rapports cliniques sur les phases de la mort.
Une jeune femme traquée doit abandonner son amie blessée dans un climat de fin du monde, une autre semble incapable de vivre parmi les autres, mutique et absente à elle-même, peut-être déjà morte-vivante... Autant de pistes mystérieuses et déconcertantes, de fictions créées à partir de souvenirs enfouis, de façons de survivre à l'abandon, au deuil, à la séparation... Les pièces du puzzle se mettent en place et s'assemblent au fur et à mesure pour former un tout cohérent.
Un tout qui est également une interrogation sur l'écriture, moyen de survie, stratagème pour contourner les faits qui finissent quand même par rejaillir.
Je relis ce texte, je le scrute, je le cherche, je le reprends sans cesse, je le triture, je l'abîme, je le rature et il revient. Il est revenu tant de fois que j'ai décidé de ne pas y renoncer. Il a insisté tant de fois que j'ai décidé de le garder, de lui faire confiance, de lui donner sa chance. Il fait partie de ces choses indistinctes, scories, dépôts, traces, qu'on ne peut effacer. Il fait partie de ces choses qu'on ne peut abandonner. Il est l'une des expressions possibles de ce qui me hante.
Ce livre attendait depuis deux ans dans ma bibliothèque. Je ne comprends pas pourquoi je ne l'ai pas lu avant, mais je comprends pourquoi je voulais le lire absolument.

Éditions Verticales, 2014, 182 pages.

jeudi 24 novembre 2016

Kanyar n° 5, un dernier pour la route

Dessin de couv : Jean-Philippe Stassen
Le n° 5 de Kanyar  — cette belle revue qui a eu le bon goût de publier mes nouvelles depuis le n° 1 — sera le dernier. Son fondateur André Pangrani est décédé le 31 juillet dernier alors qu'il terminait ce numéro. Les auteurs, sa famille et ses enfants ont œuvré pour qu'il puisse paraître.
Cette fois-ci, l'illustration de couverture est de Jean-Philippe Stassen.
Petit tour d'horizon des routes où nous emmènent les auteurs : Olivier Appollodorus ouvre les hostilités avec des conflits armés sur l'île de La Réunion ; Fabienne Pompey nous plonge dans la spectaculaire fête du Dipri en Côte d'Ivoire ; Emmanuel Genvrin met en scène le Théâtre Vollard dans une autofiction et propose le livret (avec partition) de son dernier opéra ; Nathalie Valentine Legros nous invite à un enterrement et à un baptême rocambolesque à La Réunion ; Emmanuel Gédouin nous pétrifie dans une Floride infestée de serpents ; Vincent Constantin nous fait voir des étoiles à La Réunion ; Edward Roux fait claquer les cymbales dans le sud de la France ; Xavier Marotte nous ouvre les portes d'un appartement hanté ; Teddy Iafare-Gangama nous entraîne au plus chaud de la forêt tropicale ; Marie Martinez tisse un huis-clos en attendant l'éclosion ; André Pangrani nous déchire définitivement et Jean-Christophe Dalléry fait du rififi dans les colonies allemandes.

Soyez du voyage à la soirée de lancement le 10 décembre 2016 au Lieu-Dit, 6 rue Sorbier, Paris 20e.
Pour commander les numéros de Kanyar : bientôt des informations sur le site.

Lire aussi mes chroniques sur :
- Kanyar n° 1 (épuisé) ;
- Kanyar n° 2 ;
- Kanyar n° 3 ;
- Kanyar n° 4.

Ce Margouillat qui crie encore et toujours

Le Cri du Margouillat, journal de bande dessinée qui a poussé son premier cri en 1986 à La Réunion, fête ses 30 ans cette année. Plus précisément, un bon gros numéro spécial de 208 pages vient de renaître à l'occasion : il crie encore et toujours.
Certes, ce Cri est surtout entendu dans son île de l'océan Indien, mais il a été reconnu par ses pairs à Angoulême, Saint-Malo et dans le monde entier qui l'entoure, pour reprendre une expression du regretté rédac chef André Pangrani.
C'est l'histoire d'une joyeuse aventure qui a permis à des générations de dessinateurs et scénaristes de bande dessinée de s'exprimer et se faire imprimer.
Pour ce Spécial 30 ans, la plupart d'entre eux (voir l'impressionnante liste ci-dessous) ont affûté leurs plumes, fait chauffer le goudron et taillé leurs crayons pour créer plus 180 planches de BD désopilantes ou émouvantes, mais aussi des interviews, des hommages, des cris de joie, des coups de gueule...
Ont participé, dans l'ordre des pages : Boby, Tehem, Hobopok, Greg Loyau, Frenchy, Fabrice Urbatro, Lewis Trondheim, Sébastien Gignoux, Flo, Moniri, Logan, Bax, Payet, Laetitia Larralde, Charles Lépine, Mad, Appollo, François Gillet, Sophie Awaad, Séné, Frédérique Cheynet, Émeline Chan, Denis Vierge, Jef Wesh, Dufestin, Tanquerelle, Anjale, Ronan Lancelot, Victor von Boltenstern, Guy Delisle, Anna Vitry, Anselme, Emmanuel Brughera, Maca Rosee, Michel Faure, David Mantaux, Conrad Botes, Stéphane Bertaud, Anpa, Marie M., Goho, Christophe Cassiau-Haurie, Guillaume Clarisse, Joe dog, Stéphane Oiry, Li-An, Anatis, Sergio Grondin, Bruzefh, Sara Quod, Boris, Charles Masson, Hippolyte, ainsi que de nombreux lecteurs qui ont tenu à pousser leurs cris du chœur.
Comme vous voyez, ça fait beaucoup de monde, et du beau !

Éditions Centre du Monde, 2016, 208 pages.
En vente principalement à La Réunion et, pour les Parisiens, à la soirée de lancement de Kanyar n° 5 au Lieu-Dit, le 10 décembre 2016.

samedi 19 novembre 2016

Bientôt Noël : Les indispensables

Voici une petite sélection pour Noël, avant, après, plus tard, dès maintenant. Il n'est jamais trop tôt pour se faire des cadeaux. Certains livres sont difficiles à trouver car ils sont injustement passés à côté de leur chance et ne sont pas forcément des nouveautés. Ils méritent d'être commandés auprès de votre libraire.

- Sombre aux abords de Julien d'Abrigeon (Quidam) est la belle pépite de la rentrée, sombre mais brillant.
- Watership Down de Richard Adams (Monsieur Toussaint Louverture) est une nouvelle traduction et édition d'un succès mondial.
- Pas Liev de Philippe Annocque (Quidam) un roman haletant qui n'a pas rencontré le succès qu'il mérite. Allez ! Tous pour Liev ! D'ailleurs, tous les livres de cet auteur sont brillants : voir aussi Liquide.
- Le cœur à trois heures du matin de Peter Bakowski est un recueil de poèmes percutants.
- Remèdes à la mélancolie d'Eva Bester (Autrement) est le cadeau qui fait du bien, donc qui fait toujours plaisir.
- Rapport sur moi et L'invité mystère de Grégoire Bouillier (Allia) : j'ai un faible pour cet auteur peu prolixe. 
- Bleu éperdument de Kate Braverman (Quidam) : ce recueil de nouvelles est mon livre culte. C'est tout dire.
- Les poupées sauvages de Claire Deville (Le Délirium) : une descente aux enfers du tango.
- Le reste de leur vie de Jean-Paul Didierlaurent (Au Diable Vauvert), l'exercice risqué des personnages animés de bons sentiments : rare et difficile !
- Koumiko d'Anna Dubosc (Rue des Promenades) sur une mère poétesse en proie à une maladie dégénérative qui la rend, malgré tout, toujours plus poétique.
- J'ai aussi un faible pour l'œuvre de Christian Garcin.
- Rock Sakay d'Emmanuel Genvrin (Gallimard) un rock movie dans les îles de l'océan Indien et en Ile-de-France.
- Féroces et La chute des princes de Robert Goolrick (Anne Carrière) : deux livres puissants, impossibles à lâcher. 
Les Malchanceux de Brian Stanley Johnson est un roman sous forme de coffret avec des chapitres à lire dans l'ordre que l'on veut : exceptionnel à tous points de vue.
- Infini - Histoire d'un moment de Gabriel Josipovici (Quidam) ou n'importe quel autre livre de l'auteur.
- La revue Kanyar dont le n° 5 sera malheureusement le dernier pour cause de décès d'André Pangrani, son fondateur. Les auteurs — dont je suis — ont tenu à éditer ce dernier numéro qui était presque bouclé (bientôt disponible).
- La femme qui prenait son mari pour un chapeau de Fiamma Luzzati (Delcourt) pour s'instruire sur les avancées scientifiques sur le cerveau en bande dessinée.
- Je me suis tue de Mathieu Menegaux (Grasset) : un premier roman très réussi ;
- Je n'ai pas eu le temps de bavarder avec toi et Ma mère et moi de Brahim Metiba (Mauconduit) deux livres d'une écriture limpide et profonde sur l'impossibilité de communiquer avec les parents.
- Pierre n'a plus peur du noir de Michel Pastoureau (Privat) pour les enfants. 
- La femme au colt 45 de Marie Redonnet (Le Tripode) en attendant la réédition de trois autres des romans de l'autrice en février ;
- Todo Mundo de Pierre-Louis Rivière (Orphie), un roman poétique et subtil ;
- Moi et les autres Petites Personnes on voudrait savoir pourquoi on n'est pas dans le livre de Perrine Rouillon (Thierry Marchaisse) pour ceux qui n'aime pas (trop) lire mais qui aiment les mots.
- Aki Shimazaki (Léméac / Actes Sud) à offrir par coffrets de petits livres.
- L'univers à peu près - Petit imprécis de culture approximative de Didier Tronchet (Les Échappés) est le livre le plus hilarant que j'aie lu depuis longtemps et presque personne n'en a parlé ! Non, vraiment, c'est le vrai cadeau de Noël qui pétille.

jeudi 17 novembre 2016

Le dernier des Targot

Dans Grossir le ciel de Franck Bouysse, les rudes paysages cévenols sous la neige plantent un décor idéalement austère pour un roman noir. C'est en voyant Paul Argot dans Profil paysans de Raymond Depardon, ce paysan taciturne aux cheveux longs qui vit reclus dans sa montagne avec ses animaux, que l'auteur a eu l'idée du personnage de Gus, le dernier de la famille Targot. Pour ceux qui ont vu le documentaire, il est impossible de ne pas faire le rapprochement.
La vie n'est pas facile dans cette campagne reculée, mais Gus Targot a été élevé à la dure (autant dire maltraité) et continue à vivre sur ses terres pauvres sans parler à personne d'autre que son chien et son voisin Abel. Et encore depuis peu avec ce dernier, car leurs familles se détestaient sans qu'il sache pourquoi.
Secrets de familles, drames tus, taloches et fusils à portée demain : la violence est palpable.
Dans la routine âpre de cette vie rurale, des visites et rencontres inhabituelles, voire déplaisantes, vont se succéder.
Ce roman noir nous plonge dans les conditions de vie de ces petits paysans — qui disparaissent faute de repreneurs ou de descendance, parfois dépossédés comme les Indiens d'Amérique. Ce qui fait sa force, sa profondeur, est son point de vue social, avec des sujets comme les banques, la religion, mais aussi les haines de familles et de villages, la charité et l'humanité de l'abbé Pierre, la solitude et l'altérité, la dignité, la liberté...
C'était une drôle de journée, une de celles qui vous font quitter l'endroit où vous étiez assis depuis toujours sans vous demander votre avis. Si vous aviez pris le temps d'attraper une carte, puis de tracer une ligne droite entre Alès et Mende, vous seriez à coup sûr passé par ce coin paumé des Cévennes. Un lieu-dit appelé Les Doges, avec deux fermes éloignées de quelques centaines de mètres, de grands espaces, des montagnes, des forêts, quelques prairies, de la neige une partie de l'année, et de la roche pour poser le tout.
Dès le début, nous voilà prévenus. Une tension s'installe, s'amplifie et oblige à lire le roman d'une traite.

Grossir le ciel a déjà reçu de nombreux prix : Prix Polar Michel-Lebrun, Prix Calibre 47 du festival Polar'Encontre, Prix des lecteurs du festival du polar de Villeneuve-lez-Avignon... Il est actuellement en compétition pour le Prix SNCF du polar 2017, un prix public pour lequel tout le monde peut voter. Profitez-en !

Éditions Le Livre de poche, La manufacture de Livres, 2016, 240 pages.