lundi 11 décembre 2017

Love, etc.

Après Outre-Mère, Dominique Costermans revient avec un recueil de dix-sept nouvelles sur l'amour : En love mineur.
Un thème délicat, difficile, autant dire un défi que l'autrice belge relève brillamment en glissant de façon inattendue sur des variations de tons, pas toujours romantiques, parfois nostalgiques, tendres ou drôles puisque de l'amour à l'humour, il n'y a qu'un léger pas de côté.
Au risque de décevoir ses lectrices — ses lectrices forcément. Son fonds de commerce, c'était plutôt la célébration du quotidien, la tension amoureuse, les étincelles. Le juste avant. Ou alors, la faille, le trou, les parallèle qui ne se rejoignent jamais. Pire que le tragique : le désespéré. 
Oui, les histoires d'amour finissent mal, en général, en tout cas pas tout à fait comme on l'aurait souhaité.
— Mais comment ça va se terminer, cette histoire ?
— Mal. Par un baiser peut-être.
— C'est ça que tu appelles mal se terminer ?
L'amour prend toutes les formes : physique, maternel, espiègle, solidaire, comme ce très matinal voyage en train aux côtés des ouvrières en colère. L'amour donc, mais aussi les voyages, l'écriture, etc.
Car avant tout, Dominique Costermans cultive l'amour des mots pour raconter des histoires, des petits moments de vie quotidienne, captés prestement, vifs et lumineux. Des craques, peut-être, où l'on se laisse volontiers prendre.

Éditions Quadrature, 2017, 118 pages.
Excellente nouvelle : depuis leur création en 2005 en Belgique, les éditions Quadrature sont entièrement dédiées à la publication de nouvelles.

Le site de Dominique Costermans.

mardi 5 décembre 2017

Des prostituées vues par des hommes

Mireille Dottin-Orsini et Daniel Grojnowski, dans L'imaginaire de la prostitution - De la Bohème à la Belle époque, répertorient et analysent une grande variété de documents, artistiques (littérature, peinture, opéras...) ou officiels (études de médecine ou rapports de police), qui ont traité de la prostitution au XIXe siècle.
À l'époque de Zola, Maupassant, Degas, Mérimée, Baudelaire... la façon dont ces œuvres ont représenté la prostitution et les prostituées a nourri un imaginaire collectif qui perdure de nos jours.
Le naturalisme en vogue alors, avec le succès de Nana en littérature, incite parfois de jeunes auteurs à forcer le trait d'une certaine prostitution jusqu'à l'outrance, probablement aussi pour se faire connaître en recherchant le scandale, malgré la censure et le risque de poursuites.
Soulignons que les auteurs de ces œuvres sont majoritairement des hommes, face au quasi silence des concernées.
L'essai, passionnant et abondamment documenté, met donc en exergue l'exercice d'une violence ordinaire et la domination masculine qui s'étend à bien d'autres domaines.

Éditions Hermann, 2017, 268 pages.

Lire aussi mes chroniques sur :
- Elles de Sophie Bouillon ;
- La Dérobade de Jeanne Cordelier.

lundi 4 décembre 2017

Un homme à vau-l'eau

Toute cette histoire, a repris le juge, c'est d'abord la vôtre.
Oui. Bien sûr. La mienne. Mais alors laissez-moi la raconter comme je veux, qu'elle soit comme une rivière sauvage qui sort quelquefois de son lit, parce que je n'ai pas comme vous l'attirail du savoir ni des lois, et parce qu'en la racontant à ma manière, je ne sais pas, ça me fait quelque chose de doux au cœur, comme si je flottais ou quelque chose comme ça, peut-être comme si rien n'était jamais arrivé ou même, ou surtout, comme si là, tant que je parle, tant que je n'ai pas fini de parler, alors oui, voilà, ici même devant vous il ne peut rien m'arriver, comme si pour la première fois je suspendais la cascade de catastrophes qui a l'air de m'être tombée dessus sans relâche, comme des dominos que j'aurais installés moi-même patiemment pendant des années, et qui s'affaisseraient les uns sur les autres sans crier gare.
Article 353 du code pénal de Tanguy Viel est un huis-clos dans le bureau d'un juge. Le narrateur, Martial Kermeur, expose factuellement comment il en est arrivé à jeter Antoine Lazenec à la mer. En même temps qu'il se confie, il cherche lui-même à comprendre et trouve une oreille attentive et bienveillante en la personne du juge, qui cherche à savoir — comme nous  — pourquoi et comment.
J'ignore si tous les juges sont aussi compréhensifs que celui-là, qui semble même agacé par la situation dans laquelle s'est fourré son accusé :
Kermeur, bon sang, Kermeur, mais qu'est-ce qui vous a pris ?
Et, dénouement final, on apprendra aussi quel est ce fameux article 353 du code pénal.
Un roman très prenant et bien écrit, où il est question de justice, de providence, de destin et d'espoir dans un monde tristement banal et injuste en temps de crise.

Éditions de Minuit, 2017, 176 pages.

lundi 27 novembre 2017

À demander au Père Noël

Vous ne croyez plus au Père Noël ? Je vous plains. Même les vieilles dames y croient encore.
Tentez toujours et, si vous ne croyez plus en rien, demandez ces livres qui vous donneront au moins foi en la littérature, la poésie et la pensée (avec quelques essais).
Voici ma petite sélection d'une vingtaine de livres à côté desquels il serait dommage de passer (dans l'ordre de mes lectures en 2017) :

- Chaleur de Joseph Incardona (Finitude) : une chaleur extrême et suffocante.
- La disparition de la chasse de Christophe Levaux (Quidam) : un regard sur le monde de l'entreprise acéré, cynique, lucide et drôle.
- Le Chronométreur de Pär Thörn (Quidam) : un drôle de poème sur un toqué du tic-tac.
- Jeux de miroirs d'Eugen Ovidiu Chirovici (Les Escales) : un polar à la brillantissime mécanique.
- Le Son de ma voix de Ron Butlin (Quidam) : un enivrant roman sur l'alcool qui est paru bien avant 2017 mais il n'est jamais trop tard pour le découvrir.
Celui qui va vers elle ne revient pas de Shulem Deen (Globe) : l'édifiant témoignage d'un ancien ultra-orthodoxe (prix Médicis essai 2017).
- La Halle de Julien Syrac (La Différence) : un premier roman choc !
Ceci est mon sang d'Élise Thiébaut (La Découverte) : un essai instructif et drôle sur les règles.
- Mon père, ma mère et Sheila d'Éric Romand (Stock) : un premier roman dense, violent et plein d'humour.
- Élise et Lise (Quidam) et Notes sur les noms de la nature (Les Grands Champs) de Philippe Annocque : deux livres du magicien des mots et des histoires, un auteur incontournable de mes sélections. 
- Le livre que je ne voulais pas écrire d'Erwan Larher (Quidam) : un OVNI qu'il faut absolument lire.
- Dans le jardin d'un hôtel de Gabriel Josipovici (Quidam) : toujours une grande expérience de lecture qui laisse des traces bien après avoir refermé le livre. Je suis fan de toute l'œuvre.
- Il est pas con, ce con ? de Charles Gobi : le Tarantino marseillais a encore frappé fort.
- 101 astuces pour mieux penser de Xavier Delengaigne (Eyrolles) : un guide très pratique, accessible et instructif sur les potentiels du cerveau.
- La foi d'un écrivain et Paysage perdu de Joyce Carol Oates (Philippe Rey) : souvenirs et réflexions sur la littérature.
- Ni vues ni connues du collectif Georgette Sand (Hugo & Compagnie) : un réjouissant guide sur l'invisibilité des femmes.
- Tchikan de Kumi Sasaki avec Emmanuel Arnaud (Thierry Marchaisse) : un récit qui lève le voile sur les prédateurs sexuels de petites filles.
- Article 353 du code pénal de Tanguy Viel.

Il y a eu bien d'autres lectures passionnantes cette année, mais j'ai vraiment sélectionné les livres choc qu'on ne lâche pas. Par ailleurs, je considère que les Harari, Swift, Tesson, Modiano, n'ont pas besoin de mes louanges de blogueuse mais vous pouvez quand même (re)lire mes chroniques. Ça fait toujours plaisir.

Étincelle céleste

Le voyage, comme l'amour, nous donne des ailes à la fois insolentes et chevaleresques, insupportables et audacieuses, dangereuses et salvatrices. Tout finit par avoir l'air mi-figue mi-raisin. Ne vous plaignez surtout pas. Le vent vous amène là où vos ailes battent.
Après son premier roman Anguille sous roche qui a enflammé la place littéraire, Ali Zamir (ou Zamir Ali) revient avec Mon Étincelle.
C'est encore une histoire de jeune fille car les jeunes filles inspirent particulièrement l'auteur, lorsqu'elles ont du caractère, qu'elles rêvent de liberté et qu'elles veulent vivre leur vie, contre l'avis de leurs parents ou contre les lois strictes de la société où elles vivent.
Elles représentent certainement un idéal pour l'auteur dont la vie semble aussi romanesque que celles de ses héroïnes depuis qu'il a quitté les Comores pour vivre le succès de son premier roman. Il est resté en France, invité en résidence d'écriture à Montpellier, de janvier à avril 2017, période pendant laquelle il a écrit ce deuxième roman. Bien que les Comores, son pays d'origine, soient le terrain de ses romans, Zamir Ali ne peut écrire librement que loin de son île où tout est tabou, interdit, corrompu — tout en encourant des risques à le faire.
Comme dans Anguille sous roche, l'histoire, avec ses histoires imbriquées les unes dans les autres, se situe aux Comores donc. Cette fois-ci non pas dans l'eau mais dans les airs, pendant un voyage en avion plein de turbulences, comme la vie et le monde peuvent l'être. Pendant ce vol périlleux, et incertain quant à son terme, la narratrice se remémore certains épisodes de sa vie, de celle de sa mère, découvrant même les circonstances de sa naissance.
Zamir Ali donne toujours des noms poétiques ou drolatiques à ses personnages : Douceur, Étincelle, Douleur, Efferalgan, Dafalgan, Vitamine, Calcium... On retrouve aussi son style bigarré et surprenant, tissé (et métissé) d'expressions populaires et de mots érudits. À ce propos, Ali Zamir dit : "C'est donc un mélange pour effacer les frontières entre les registres de langue et arriver à une littérature sans statut précis : il faut donner du souffle à la littérature pour qu'elle soit appréciée par les jeunes telle qu'elle est et non telle que certains veulent qu'elle soit."
Mon Étincelle est un conte flamboyant sur la vie, l'amour et le monde tels qu'ils vont : un voyage céleste et mouvementé.

Éditions Le Tripode, 2017, 280 pages.

vendredi 24 novembre 2017

"Pour tenter de résoudre les mystères de Paris"

Paris, pour moi, est semé de fantômes, aussi nombreux que les stations de métro et tous leurs points lumineux, quand il vous arrivait d'appuyer sur les boutons du tableau de correspondances.
Se plonger dans un livre de Patrick Modiano, c'est nager en eaux et sentiments troubles. Lire Souvenirs dormants, c'est retrouver le souvenir d'autres romans, de noms de personnages déjà rencontrés.
Ce livre est dans la continuité de l'œuvre de l'écrivain — L'éternel retour du même, comme le titre du livre ésotérique cité par le narrateur —, ce qui est un délice pour qui aime son style et ses atmosphères si particulières de son Paris des années 60.
Ces personnages perdus de vue et presque oubliés par le narrateur, revenus à la mémoire par l'évocation de leurs noms — des femmes surtout — ou d'une adresse ; des personnages secrets, en fuite, voire en cavale, comme le narrateur lui-même, toujours au bord du gouffre de ses intuitions qui lui intiment de fuir, mais le laissent parfois figé, entre rêve et cauchemar.
Je me suis assis et j'avais la sensation d'être englué dans un rêve. Sans doute, cette sensation était due aux jours interminables où je n'avais parlé à personne. Jamais l'expression "coupé du monde" ne m'avait paru aussi juste.
Éditons Gallimard, 2017, 112 pages.

jeudi 23 novembre 2017

Humour mode d'emploi

Rouquemoute — une jeune maison d'édition qui a tout juste un an — a choisi l'humour comme ligne éditoriale, sous toutes ses formes (bandes dessinées, livres jeunesse, cahiers de coloriage...), et le sérieux comme éthique dans son fonctionnement (lire ici). Ce qui fait au moins deux points positifs et sympathiques.
Elle compte parmi ses auteurs Soulcié, Berth, Klub, Rifo, Sergio...
Elle vient de publier une nouvelle bande dessinée de Jorge Bernstein (après L'humour légendaire du truculent professeur Bernstein), intitulée Kåtalög, qui détourne les plans de montage et la charte graphique d'une célèbre enseigne suédoise de meubles en kit.
Il ne restait (presque) qu'à inventer des histoires décalées, des dialogues loufoques ou trash et créer des jeux de mots sur des titres qui rappellent ceux à dormir debout (dans une armoire) du fabricant en question.
En bonus : des jeux de PLIÅJ et des SETDIFËRÅNSS, une page d'autopromotion intitulée FÖNING.
Le tout donne un drôle de Kåtalög plein de DRÖLERI, INFÖGRAFI, FÅNTASM et autres... I LIKE KIT.
Bien vu !

Éditions Rouquemoute, 2017, 76 pages, 19 x 25,2 cm.

Suivez de près les projets de la maison en financement participatif dont des recueils de dessins de Berth, Klub et Rifo.