lundi 11 décembre 2017

Love, etc.

Après Outre-Mère, Dominique Costermans revient avec un recueil de dix-sept nouvelles sur l'amour : En love mineur.
Un thème délicat, difficile, autant dire un défi que l'autrice belge relève brillamment en glissant de façon inattendue sur des variations de tons, pas toujours romantiques, parfois nostalgiques, tendres ou drôles puisque de l'amour à l'humour, il n'y a qu'un léger pas de côté.
Au risque de décevoir ses lectrices — ses lectrices forcément. Son fonds de commerce, c'était plutôt la célébration du quotidien, la tension amoureuse, les étincelles. Le juste avant. Ou alors, la faille, le trou, les parallèle qui ne se rejoignent jamais. Pire que le tragique : le désespéré. 
Oui, les histoires d'amour finissent mal, en général, en tout cas pas tout à fait comme on l'aurait souhaité.
— Mais comment ça va se terminer, cette histoire ?
— Mal. Par un baiser peut-être.
— C'est ça que tu appelles mal se terminer ?
L'amour prend toutes les formes : physique, maternel, espiègle, solidaire, comme ce très matinal voyage en train aux côtés des ouvrières en colère. L'amour donc, mais aussi les voyages, l'écriture, etc.
Car avant tout, Dominique Costermans cultive l'amour des mots pour raconter des histoires, des petits moments de vie quotidienne, captés prestement, vifs et lumineux. Des craques, peut-être, où l'on se laisse volontiers prendre.

Éditions Quadrature, 2017, 118 pages.
Excellente nouvelle : depuis leur création en 2005 en Belgique, les éditions Quadrature sont entièrement dédiées à la publication de nouvelles.

Le site de Dominique Costermans.

mardi 5 décembre 2017

Des prostituées vues par des hommes

Mireille Dottin-Orsini et Daniel Grojnowski, dans L'imaginaire de la prostitution - De la Bohème à la Belle époque, répertorient et analysent une grande variété de documents, artistiques (littérature, peinture, opéras...) ou officiels (études de médecine ou rapports de police), qui ont traité de la prostitution au XIXe siècle.
À l'époque de Zola, Maupassant, Degas, Mérimée, Baudelaire... la façon dont ces œuvres ont représenté la prostitution et les prostituées a nourri un imaginaire collectif qui perdure de nos jours.
Le naturalisme en vogue alors, avec le succès de Nana en littérature, incite parfois de jeunes auteurs à forcer le trait d'une certaine prostitution jusqu'à l'outrance, probablement aussi pour se faire connaître en recherchant le scandale, malgré la censure et le risque de poursuites.
Soulignons que les auteurs de ces œuvres sont majoritairement des hommes, face au quasi silence des concernées.
L'essai, passionnant et abondamment documenté, met donc en exergue l'exercice d'une violence ordinaire et la domination masculine qui s'étend à bien d'autres domaines.

Éditions Hermann, 2017, 268 pages.

Lire aussi mes chroniques sur :
- Elles de Sophie Bouillon ;
- La Dérobade de Jeanne Cordelier.

lundi 4 décembre 2017

Un homme à vau-l'eau

Toute cette histoire, a repris le juge, c'est d'abord la vôtre.
Oui. Bien sûr. La mienne. Mais alors laissez-moi la raconter comme je veux, qu'elle soit comme une rivière sauvage qui sort quelquefois de son lit, parce que je n'ai pas comme vous l'attirail du savoir ni des lois, et parce qu'en la racontant à ma manière, je ne sais pas, ça me fait quelque chose de doux au cœur, comme si je flottais ou quelque chose comme ça, peut-être comme si rien n'était jamais arrivé ou même, ou surtout, comme si là, tant que je parle, tant que je n'ai pas fini de parler, alors oui, voilà, ici même devant vous il ne peut rien m'arriver, comme si pour la première fois je suspendais la cascade de catastrophes qui a l'air de m'être tombée dessus sans relâche, comme des dominos que j'aurais installés moi-même patiemment pendant des années, et qui s'affaisseraient les uns sur les autres sans crier gare.
Article 353 du code pénal de Tanguy Viel est un huis-clos dans le bureau d'un juge. Le narrateur, Martial Kermeur, expose factuellement comment il en est arrivé à jeter Antoine Lazenec à la mer. En même temps qu'il se confie, il cherche lui-même à comprendre et trouve une oreille attentive et bienveillante en la personne du juge, qui cherche à savoir — comme nous  — pourquoi et comment.
J'ignore si tous les juges sont aussi compréhensifs que celui-là, qui semble même agacé par la situation dans laquelle s'est fourré son accusé :
Kermeur, bon sang, Kermeur, mais qu'est-ce qui vous a pris ?
Et, dénouement final, on apprendra aussi quel est ce fameux article 353 du code pénal.
Un roman très prenant et bien écrit, où il est question de justice, de providence, de destin et d'espoir dans un monde tristement banal et injuste en temps de crise.

Éditions de Minuit, 2017, 176 pages.

lundi 27 novembre 2017

À demander au Père Noël

Vous ne croyez plus au Père Noël ? Je vous plains. Même les vieilles dames y croient encore.
Tentez toujours et, si vous ne croyez plus en rien, demandez ces livres qui vous donneront au moins foi en la littérature, la poésie et la pensée (avec quelques essais).
Voici ma petite sélection d'une vingtaine de livres à côté desquels il serait dommage de passer (dans l'ordre de mes lectures en 2017) :

- Chaleur de Joseph Incardona (Finitude) : une chaleur extrême et suffocante.
- La disparition de la chasse de Christophe Levaux (Quidam) : un regard sur le monde de l'entreprise acéré, cynique, lucide et drôle.
- Le Chronométreur de Pär Thörn (Quidam) : un drôle de poème sur un toqué du tic-tac.
- Jeux de miroirs d'Eugen Ovidiu Chirovici (Les Escales) : un polar à la brillantissime mécanique.
- Le Son de ma voix de Ron Butlin (Quidam) : un enivrant roman sur l'alcool qui est paru bien avant 2017 mais il n'est jamais trop tard pour le découvrir.
Celui qui va vers elle ne revient pas de Shulem Deen (Globe) : l'édifiant témoignage d'un ancien ultra-orthodoxe (prix Médicis essai 2017).
- La Halle de Julien Syrac (La Différence) : un premier roman choc !
Ceci est mon sang d'Élise Thiébaut (La Découverte) : un essai instructif et drôle sur les règles.
- Mon père, ma mère et Sheila d'Éric Romand (Stock) : un premier roman dense, violent et plein d'humour.
- Élise et Lise (Quidam) et Notes sur les noms de la nature (Les Grands Champs) de Philippe Annocque : deux livres du magicien des mots et des histoires, un auteur incontournable de mes sélections. 
- Le livre que je ne voulais pas écrire d'Erwan Larher (Quidam) : un OVNI qu'il faut absolument lire.
- Dans le jardin d'un hôtel de Gabriel Josipovici (Quidam) : toujours une grande expérience de lecture qui laisse des traces bien après avoir refermé le livre. Je suis fan de toute l'œuvre.
- Il est pas con, ce con ? de Charles Gobi : le Tarantino marseillais a encore frappé fort.
- 101 astuces pour mieux penser de Xavier Delengaigne (Eyrolles) : un guide très pratique, accessible et instructif sur les potentiels du cerveau.
- La foi d'un écrivain et Paysage perdu de Joyce Carol Oates (Philippe Rey) : souvenirs et réflexions sur la littérature.
- Ni vues ni connues du collectif Georgette Sand (Hugo & Compagnie) : un réjouissant guide sur l'invisibilité des femmes.
- Tchikan de Kumi Sasaki avec Emmanuel Arnaud (Thierry Marchaisse) : un récit qui lève le voile sur les prédateurs sexuels de petites filles.
- Article 353 du code pénal de Tanguy Viel.

Il y a eu bien d'autres lectures passionnantes cette année, mais j'ai vraiment sélectionné les livres choc qu'on ne lâche pas. Par ailleurs, je considère que les Harari, Swift, Tesson, Modiano, n'ont pas besoin de mes louanges de blogueuse mais vous pouvez quand même (re)lire mes chroniques. Ça fait toujours plaisir.

Étincelle céleste

Le voyage, comme l'amour, nous donne des ailes à la fois insolentes et chevaleresques, insupportables et audacieuses, dangereuses et salvatrices. Tout finit par avoir l'air mi-figue mi-raisin. Ne vous plaignez surtout pas. Le vent vous amène là où vos ailes battent.
Après son premier roman Anguille sous roche qui a enflammé la place littéraire, Ali Zamir (ou Zamir Ali) revient avec Mon Étincelle.
C'est encore une histoire de jeune fille car les jeunes filles inspirent particulièrement l'auteur, lorsqu'elles ont du caractère, qu'elles rêvent de liberté et qu'elles veulent vivre leur vie, contre l'avis de leurs parents ou contre les lois strictes de la société où elles vivent.
Elles représentent certainement un idéal pour l'auteur dont la vie semble aussi romanesque que celles de ses héroïnes depuis qu'il a quitté les Comores pour vivre le succès de son premier roman. Il est resté en France, invité en résidence d'écriture à Montpellier, de janvier à avril 2017, période pendant laquelle il a écrit ce deuxième roman. Bien que les Comores, son pays d'origine, soient le terrain de ses romans, Zamir Ali ne peut écrire librement que loin de son île où tout est tabou, interdit, corrompu — tout en encourant des risques à le faire.
Comme dans Anguille sous roche, l'histoire, avec ses histoires imbriquées les unes dans les autres, se situe aux Comores donc. Cette fois-ci non pas dans l'eau mais dans les airs, pendant un voyage en avion plein de turbulences, comme la vie et le monde peuvent l'être. Pendant ce vol périlleux, et incertain quant à son terme, la narratrice se remémore certains épisodes de sa vie, de celle de sa mère, découvrant même les circonstances de sa naissance.
Zamir Ali donne toujours des noms poétiques ou drolatiques à ses personnages : Douceur, Étincelle, Douleur, Efferalgan, Dafalgan, Vitamine, Calcium... On retrouve aussi son style bigarré et surprenant, tissé (et métissé) d'expressions populaires et de mots érudits. À ce propos, Ali Zamir dit : "C'est donc un mélange pour effacer les frontières entre les registres de langue et arriver à une littérature sans statut précis : il faut donner du souffle à la littérature pour qu'elle soit appréciée par les jeunes telle qu'elle est et non telle que certains veulent qu'elle soit."
Mon Étincelle est un conte flamboyant sur la vie, l'amour et le monde tels qu'ils vont : un voyage céleste et mouvementé.

Éditions Le Tripode, 2017, 280 pages.

vendredi 24 novembre 2017

"Pour tenter de résoudre les mystères de Paris"

Paris, pour moi, est semé de fantômes, aussi nombreux que les stations de métro et tous leurs points lumineux, quand il vous arrivait d'appuyer sur les boutons du tableau de correspondances.
Se plonger dans un livre de Patrick Modiano, c'est nager en eaux et sentiments troubles. Lire Souvenirs dormants, c'est retrouver le souvenir d'autres romans, de noms de personnages déjà rencontrés.
Ce livre est dans la continuité de l'œuvre de l'écrivain — L'éternel retour du même, comme le titre du livre ésotérique cité par le narrateur —, ce qui est un délice pour qui aime son style et ses atmosphères si particulières de son Paris des années 60.
Ces personnages perdus de vue et presque oubliés par le narrateur, revenus à la mémoire par l'évocation de leurs noms — des femmes surtout — ou d'une adresse ; des personnages secrets, en fuite, voire en cavale, comme le narrateur lui-même, toujours au bord du gouffre de ses intuitions qui lui intiment de fuir, mais le laissent parfois figé, entre rêve et cauchemar.
Je me suis assis et j'avais la sensation d'être englué dans un rêve. Sans doute, cette sensation était due aux jours interminables où je n'avais parlé à personne. Jamais l'expression "coupé du monde" ne m'avait paru aussi juste.
Éditons Gallimard, 2017, 112 pages.

jeudi 23 novembre 2017

Humour mode d'emploi

Rouquemoute — une jeune maison d'édition qui a tout juste un an — a choisi l'humour comme ligne éditoriale, sous toutes ses formes (bandes dessinées, livres jeunesse, cahiers de coloriage...), et le sérieux comme éthique dans son fonctionnement (lire ici). Ce qui fait au moins deux points positifs et sympathiques.
Elle compte parmi ses auteurs Soulcié, Berth, Klub, Rifo, Sergio...
Elle vient de publier une nouvelle bande dessinée de Jorge Bernstein (après L'humour légendaire du truculent professeur Bernstein), intitulée Kåtalög, qui détourne les plans de montage et la charte graphique d'une célèbre enseigne suédoise de meubles en kit.
Il ne restait (presque) qu'à inventer des histoires décalées, des dialogues loufoques ou trash et créer des jeux de mots sur des titres qui rappellent ceux à dormir debout (dans une armoire) du fabricant en question.
En bonus : des jeux de PLIÅJ et des SETDIFËRÅNSS, une page d'autopromotion intitulée FÖNING.
Le tout donne un drôle de Kåtalög plein de DRÖLERI, INFÖGRAFI, FÅNTASM et autres... I LIKE KIT.
Bien vu !

Éditions Rouquemoute, 2017, 76 pages, 19 x 25,2 cm.

Suivez de près les projets de la maison en financement participatif dont des recueils de dessins de Berth, Klub et Rifo.

lundi 20 novembre 2017

Variations poétiques sur des histoires naturelles

Tout petit déjà, Philippe Annocque se passionne pour les sciences : la zoologie, puis la botanique et la mycologie.
On connait aussi son talent pour le maniement des mots et les histoires qui ne se révèlent pas immédiatement*.
Le tout donne Notes sur les noms de la nature, où l'auteur réinvente le haïku, ce très bref poème japonais capable en quelques mots de raconter une histoire, une atmosphère, de peindre un tableau, de vous faire entrer dans son paysage.
Ce petit recueil à la fois érudit et naïf, comique et poétique, est instructif pour qui veut comprendre.
Forêt de bouleaux par Florence Lelièvre
En effet, les jeux de mots sur les noms des choses, comme des lucarnes ouvertes sur une leçon de choses, ne sont pas forcément accessibles à la première lecture pour les néophytes (j'en suis, je vous rassure). Il suffit alors de se renseigner sur ces noms inconnus et mystérieux de champignons, d'animaux et de plantes, pour trouver la clef de l'énigme et faire apparaître l'image et l'émerveillement de ces poèmes biologiques.
Prenons un exemple :
Je ramasse le polypore en touffe
Murielle cuisine la poule des bois
Aymon déguste le maï-také.
Tel que, le poème est aussi plaisant qu'intriguant et ne révèle tout son charme que lorsqu'on sait enfin ce qui se trame derrière ces noms étranges.
Lorsque vous aurez trouvé (hors de question de vous dérouler l'explication de texte), vous aurez également le plaisir de contempler une curiosité de la nature : entre bouquet de fleurs et champignon.
Qu'est-ce que la poésie, sinon un regard porté sur le monde, un choix de mots qui en disent plus long qu'eux-mêmes ?
Le recueil est superbement illustré par Florence Lelièvre.

Éditions des Grands Champs, 2017, 40 pages.

Crées en 2011 par Julia Curiel et Stéfani de Loppinot, les éditions des Grands Champs publient des textes littéraires portant une attention particulière aux choses de la nature (et aux illustrations) : un petit mais splendide catalogue à découvrir.

* Sur le même auteur, lire aussi mes chroniques sur ses romans parus chez Quidam et Louise Bottu :
- Élise et Lise ;
- Pas Liev ;
- Liquide ;
- Vie des hauts plateaux.

jeudi 9 novembre 2017

Il était une fois la collection Sainte-Anne

Il était une fois, acte I et acte II : deux belles expositions de la collection Sainte-Anne.
Pour les 150 ans de l'hôpital Saint-Anne, deux expositions complémentaires se succèderont au musée d'art et d'histoire de l'hôpital Sainte-Anne (MAHHSA)*.
La première, du 15 septembre au 26 novembre 2017, reprend les origines de la collection du musée, et la deuxième, du 30 novembre 2017 au 28 février 2018, revient sur l'exposition de 1950 où 2 000 œuvres avaient été exposées à l'occasion du premier congrès mondial de psychiatrie. Elle déclencha de nombreux dons internationaux et donc la réelle naissance de la collection.
Un livre-catalogue présente toutes les œuvres des deux expositions : Entre art des fous et art brut d'Anne-Marie Dubois, conservateur du MAHHSA.

Coédition Somogy éditions d'art & MAHHSA (Musée d’art et d’histoire de l’hôpital Sainte-Anne), 2017, 160 pages.

MAHHSA - 1, rue Cabanis, 75014 Paris - du mercredi au dimanche, de 14 h à 19 h. Entrée gratuite. Métro Glacière ou Saint-Jacques.

À noter également ce 12 novembre à 14 h 45 : une rencontre dédicace à la Halle Saint-Pierre, haut lieu de l'art brut et de l'art singulier, avec l'auteur Anne-Marie Dubois.

mardi 7 novembre 2017

Contes de folie et d'amour

Les Persécutés suivi de Histoire d'un amour trouble de Horacio Quiroga sont d'étranges nouvelles publiées en 1908 à Buenos Aires et enfin éditées pour la première fois en France par Quidam.
Ce sont d'étranges nouvelles, troubles, troublantes et tourmentées, de celles qui nous tourmentent longtemps après leur lecture. 
Comme la vie tumultueuse et dramatique de l'auteur uruguayen — où les morts violentes se multiplient avec acharnement —, ces histoires sont frappées par la folie et aussi, en ce qui concerne la seconde, par l'amour ambigu, voire pervers d'un homme mûr pour une jeune fille.
Leurs histoires cultivent une porosité entre réalité, imagination exacerbée, obsessions, ambivalence, dédoublements de personnalité, liens autobiographiques...
Dans Les Persécutés, le narrateur s'appelle comme l'auteur, Horacio Quiroga, et on peine à savoir qui est persécuté et qui persécute, qui délire et qui est sain d'esprit, voire qui est qui...
Dans Histoire d'un amour trouble, on fait aisément le rapprochement avec l'écrivain qui a épousé deux fois des jeunes filles. Le narrateur revient, après de longues périodes d'absence, auprès de jeunes filles d'une famille qu'il fréquente assidûment et qu'il pousse à bout.
Quiroga est considéré comme le grand modernisateur de la nouvelle en Amérique Latine et un pilier de la littérature latino-américains du XXe siècle. 
Ce recueil inaugure une nouvelle collection chez Quidam, Les Lance-Flammes, qui accueillera d'autres auteurs sud-américains : réjouissant !

Quidam éditeur, collection Les Lance-Flammes, traduit de l'espagnol et postface par Antonio Werli, 2017, 156 pages. 

jeudi 2 novembre 2017

Trop, c'est en trop !

Après le savoureux Dictionnaire des mots manquants, voici son complément et tout aussi délectable Dictionnaire des mots en trop.
Le même duo a dirigé les opérations : Belinda Cannone et Christian Doumet. Quarante-quatre écrivains, poètes, romanciers, essayistes ont participé en choisissant et dissertant sur un à trois mots qu'ils renâclent à utiliser ou qu'ils souhaiteraient bannir.
En effet, si nous avons du mal à nous passer de certains mots qui n'existent pas, il en existe dont certains auteurs se passeraient bien.
S'ils jouent avec humour, agacement ou crispation (belle-mère, Dieu, surpoids, vacances — la liste est longue !), ils jouent surtout sur le signifié en souhaitant abolir le signifiant et vice-versa.
Chaque entrée, au-delà du mot, est une invitation dans un univers d'écrivain — ah ! mais Lucile Bordes écrit qu'un écrivain ne s'autoproclame pas tel, alors que moi, en tant que lectrice, je peux les élever à ce rang.
Comme quoi, de tous ces mots en trop dont l'idée même nous dérange, il y a de quoi disserter et faire référence aux autres dictionnaires. Et justement, il y a un mot qui a remporté un franc succès, c'est le mot trop ! Comme quoi, quand c'est trop, c'est en trop.

Éditions Thierry Marchaisse, 2017, 216 pages.

mercredi 1 novembre 2017

La nature selon Emerson

Pour se retirer dans la solitude, on a autant besoin de quitter sa chambre que la société. Je ne suis pas seul tandis que je lis ou écris, bien que personne ne soit avec moi. Mais si un homme veut être seul, qu'il regarde les étoiles.
Ralph Waldo Emerson (1803-1882) est considéré comme une figure majeure de la pensée et de la littérature américaine du XIXe siècle, qui a notamment influencé de nombreux auteurs comme Thoreau, Melville ou Whitman.
La Nature est sa première œuvre, parue en 1836.
Henry David Thoreau fut très proche de lui et le côtoya pendant près de vingt ans, s'en inspira puis dépassa le maître, comme certains s'accordent à le dire.

Éditions Allia, 2004 et 2015, 96 pages.

mardi 31 octobre 2017

Le Cri du Margouillat sur son 31

Je viens de recevoir le dernier numéro du Cri du Margouillat, cette belle revue de bande dessinée de La Réunion. Je feuillette et je ne peux m'empêcher de lire une histoire... Allez, deux. Pas plus, promis, j'ai à faire.
Hobopok et Greg Loyau remettent à sa place Juliette Dodu : démasquée l'affabulatrice ! Ensuite, une histoire décalée de Jean-Noël Lafargue nous rappelle forcément nos rocambolesques dialogues de sourds avec un opérateur inopérant... Très bien vu, très bien écrit.
Je tourne les pages et oh ! les histoires de Flo : j'adore. Juste une dernière... Trop drôle !
Bon. Finalement, il y a combien de temps que je suis absorbée par ma lecture ? Je ne compte plus. L'après-midi passe... C'est addictif ! C'est régressif à souhait, c'est excellent !
Ce sont 208 pages d'histoires et de dessins, cocasses, magnifiques, drôles, poétiques, engagés, absurdes... avec des interviews de pointures de la BD et un courrier des lecteurs hilarant où se cachent de célèbres anonymes.
Des dizaines d'auteurs et d'autrices ont contribué à ce numéro. Il y a les stars de la BD réunionnaise et d'ailleurs — Appollo, Tehem, Lewis Tronheim, Michel Faure, Hippolyte, Li-An, Stéphane Bertaud, Boby, Joe Dog, Ronan Lancelot, Guy Delisle, Anjale, Saï, Sara Quod, Sophie Awaad, Nimbus, par exemple, je ne peux pas tous les citer — et bien d'autres graines de stars.
Autant de surprises, de styles, d'univers cosmopolites et incroyables, en français et en créole.
Bravo pour ce beau numéro !

Pour recevoir ce numéro dans sa boîte aux lettres, il suffit de le commander là : Le Cri du Margouillat.

Éditions du Centre du Monde, Le Cri du Margouillat n° 31, 2017.
Lire aussi ma chronique sur le numéro 30.

vendredi 27 octobre 2017

En marchant, en contemplant avec Thoreau

Deux courts textes d'Henry D. Thoreau (1817-1862) sont parus aux éditions Le mot et le reste* : Marcher et Teintes d'automne.
Michel Granger, professeur de littérature américaine, les encadre d'introductions et éléments biographiques pour mieux comprendre les multiples facettes de Thoreau, philosophe, visionnaire de la nature, essayiste, poète, marcheur...
Teintes d'automne était le thème de la dernière conférence — à l'automne de sa vie, donc — de Thoreau, un sujet qui lui tenait à cœur et pour lequel il prenait depuis longtemps des notes.
Ces magnifiques observations sur la nature en cette saison sont regroupées en différentes parties : les herbes violettes, l'érable rouge, l'orme, les feuilles tombées, l'érable à sucre, le chêne écarlate.
Dans Marcher, Thoreau fait l'éloge de la marche qu'il considère comme un art noble aux nombreuses vertus, un véritable art de vivre, une façon de penser le monde.
Je crois que pour préserver ma santé et ma bonne humeur, il me faut passer au moins quatre heures par jour — et souvent beaucoup plus — à me promener à travers bois, par monts et par vaux, absolument libre de toute contingence matérielle.
Ce sont deux petits livres avec de grandes idées : de quoi réfléchir, méditer, contempler, rêver...
C'est encore mieux de les lire en pleine nature, au pied d'un arbre.

Éditions Le mot et le reste, introductions et postfaces de Michel Granger, 2017, 96 pages, 11 x 17,6 cm, 3 euros chacun. 
* Voir les nombreux textes de Thoreau publiés par la maison dont l'intégralité de ses essais.

jeudi 26 octobre 2017

Le langage des fleurs de Proust

Avec L'herbier de Marcel Proust, Dane Mc Dowell nous invite dans le jardin imaginaire de Marcel Proust, qui se comparaît à un botaniste moral.
L'œuvre de l'écrivain est en effet parsemée de fleurs et plantes, comme autant de métaphores d'une extrême précision, de souvenirs, d'images de couleurs, de parfums — lui qui les craignait tant à cause de son asthme —, de grâce ou d'épines... jusqu'au titre du roman À l'ombre des jeunes filles en fleurs.
On pense immédiatement aux catleyas, aux chrysanthèmes, aux aubépines, aux lilas des jardins de son enfance...
L'aubépine vue par Djohr.
L'œuvre de Proust est ainsi revisitée à partir d'un herbier circonstancié et classé en quatre chapitres : les fleurs de l'innocence, les fleurs de salon, les fleurs du mal et l'herbier de la mémoire.
Les 65 fiches de plantes sont superbement illustrées par des collages façon planches botaniques et collages surréalistes et délicats signés Djohr.
Un très beau livre de botanique littéraire.

Éditions Flammarion, 2017, 224 pages.

mardi 24 octobre 2017

L'amour au temps des boyards

En se plongeant dans Le destin d'Anna Pavlovna d'Alekseï Pisemski, écrit en 1847, on pense aux œuvres russes, bien sûr, à Anna Karénine, aux pièces de Tchekov, mais aussi à Madame Bovary et aux Liaisons dangereuses.
C'est un classique méconnu, bien écrit et prenant, riches en rebondissements.
Dans le milieu de la petite noblesse de propriétaires terriens — les boyards — plus ou moins argentés, dans les années 1850, on assiste aux stratégies des personnages ambivalents pour séduire, manipuler, médire, survivre...
C'est l'histoire d'Anna Pavlona qui s'étiole à la campagne avec un mari frustré et rustre. Un jeune homme qu'elle a secrètement aimé jadis fait son apparition et un vieux comte fortuné lui fait la cour.
Il y a aussi une jolie histoire sur les romans de Pisemski : c'est la traductrice, Hélène Rousselot, qui la raconte dans la préface. Elle a retrouvé les livres de l'auteur russe dans la bibliothèque de sa grand-mère — qui était elle-même traductrice, entre autres, de Nina Berberova — et a souhaité les partager.
Une magnifique découverte ! 

Éditions HD, ateliers Henry Dougier, traduit du russe par Hélène Rousselot, 2017, 250 pages.

lundi 23 octobre 2017

12°5, le jajazine qui se boit des yeux

Mmmm ! Que bois-je ? Non, que vois-je en librairie ? Une superbe revue sur le vin : 12°5, des raisins et des hommes. C'est le n° 3. Je feuillette : de magnifiques photos en noir et blanc ou en couleurs, de belles illustrations de Michel Tolmer, des sujets intéressants sur le vin nature, la biodynamie, le cognac bio...
C'est une revue d'art, mais spécialisée sur le vin. Certains vignerons sont aussi des artistes, on ne le dit jamais assez.
Aucune publicité (comme sur ce blog : c'est reposant, n'est-ce pas ?).
Ni une ni deux : j'achète.
Les articles sont bien écrits, sur un ton impertinent et décontracté, engagés sur le respect de l'environnement, le goût des bonnes choses et des bons mots. On y parle de jaja et de quilles, de barriques, d'artisans, de vignerons et vigneronnes passionnés, d'histoires (comme celle, surprenante, du chanoine Kir), de terroirs, avec des réflexions (Ça sulfite maintenant et autres idées reçues sur le vin blanc), des recettes alléchantes...
Ce jajazine est édité par 180°, un collectif d'associés autour d'une édition culinaire hédoniste qui publie aussi une revue trimestrielle — 180°C, des recettes et des hommes — sur la cuisine, mais aussi des livres (des Traités de Miamologie sur les légumes ou la pâtisserie), une gazette, des hors-série...
La joyeuse équipe a créé la communauté des Libres-Mangeurs et une Déclaration sur ce que devrait devenir notre alimentation :
"non plus un enjeu capitalistique comme les autres biens marchands, mais un espace de liberté dans lequel consommateurs, producteurs, industriels et distributeurs coexisteraient, chacun au bénéfice des autres. On peut toujours rêver. Mais n’y a-t-il pas quelque utopie derrière les grandes idées qui, après coup, ont fait leur chemin ?" 

Si je vous ai donné l'eau à la bouche, sachez que ce semestriel qui se boit des yeux est uniquement vendu en librairie.

Vous pouvez lire la Déclaration et signer la pétition : ici.
Et visiter le site des revues hédonistes 180°C et 12°5.

mercredi 11 octobre 2017

Merci Gaspard de Lalune !

Le titre donne tout de suite le ton : La guerre à la politesse est un combat sans merci.
Gaspard de Lalune, l'auteur, est un pseudo du facétieux Vincent Falgueyret, qui se cache aussi derrière l'autre pseudo d'Auguste Derrière, auteur de livres aux titres tout aussi joyeux : Les Mites n'aiment pas les légendes, Les Girafes n'aiment pas les tunnels, Les Moustiques n'aiment pas les applaudissements...
Qui est Gaspard de Lalune ?
"Il offre un regard amusé sur notre société, tel un phare, ayant pour seule arme la plume et l'art, le plum'art (terme signifiant une sorte de procrastination artistique et humoristique où la flemme créatrice est l'avenir de l'homme)."
Cet album illustre avec un superbe graphisme à l'ancienne des jeux de mots et des rébus, sous forme de fausses publicités, planches encyclopédiques, gravures... dont un jeu de mot spécialement créé pour moi (vous trouverez peut-être aussi le vôtre page 58).
C'est magnifique et très drôle, mais inénarrable : comment voulez-vous que je vous raconte des dessins ? Il faut les voir pour glousser et lire les textes pour rire. C'est bien connu : un beau dessin vaut mieux qu'un long discours...
Merci Gaspard de Lalune pour ce très beau travail !

Éditions Textuel, 2017, 64 pages, 24 x 32 cm (c'est un grand et beau format).

Le petit dernier, tout mignon, pour la route et en silence :


jeudi 5 octobre 2017

Kanyar y est !

La revue Kanyar de nouvelles littéraires "de l'île de La Réunion et du monde entier qui l'entoure" sera au 27e Salon de la revue qui se tiendra du vendredi 10 au dimanche 12 novembre 2017*. Venez nous voir : l'entrée est gratuite. Des auteurs et Amis de Kanyar seront présents pendant le salon, dont Cécile Antoir, Sophie Castille, Agnès Contensou, Albertine Itela, Anna Pangrani, Fabienne Pompey, Jean-Christophe Dalléry, Emmanuel Gédouin, Xavier Marotte (auteur fantastique), Edward Roux... et moi-même : Marie Martinez.
C'est le plus grand rassemblement de revues en France — peut-être même au monde ! Vous ne soupçonnez pas le foisonnement de création dans les revues culturelles, plus ou moins confidentielles et spécialisées.
Vous ne les voyez pas forcément en kiosque. C'est le moment de les découvrir.
Quelque 200 revues seront présentes sur les stands et plus de 30 animations, débats et autres réjouissances auront lieu tout le long du weekend, avant et après.
Nous aurons bien sûr des numéros de Kanyar.
Au plaisir de vous voir !

Téléchargez le programme complet.

* Horaires :
- vendredi 10 novembre : 20 à 22 h
- samedi 11 novembre de 10 à 20 h
- et enfin dimanche 12 novembre de 10 à 19 h 30

Halle des Blancs-Manteaux
48, rue Vieille-du-Temple
75004 Paris
Entrée libre et gratuite.

Chroniques sur Kanyar :
- Kanyar 5
- Kanyar 4
- Kanyar 3
- Kanyar 2
- Kanyar 1

Tchikan ou prédateur sexuel de petites filles

Les chiffres de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie sont effarants : une femme sur cinq et un homme sur quatorze déclarent avoir déjà subi des violences sexuelles. Dans 81 % des cas, les victimes sont des mineurs.
Qu'en est-il au Japon ? Le fléau est d'autant plus répandu qu'il est encore plus tabou que chez nous. Même si les choses commencent à évoluer depuis quelques années et que, par exemple, des rames spéciales pour les femmes sont présentes dans les trains — le principal lieu des crimes aux heures de pointe —, ce n'est pas suffisant, voire contre-productif, car la prise de conscience du délit n'est pas réelle dans l'ensemble de la société.
Les collégiennes en uniformes sont des proies idéales : marquées physiquement, totalement innocentes (contrairement à la trop répandue légende des Lolitas délurées) et sous-informées. Elles ne comprennent pas ce qui leur arrive et se heurtent à des murs de tabous.
C'est sa propre expérience que raconte Kumi Sasaki avec Emmanuel Arnaud dans Tchikan (Tchikan signifie : prédateur sexuel de très jeunes filles). De l'âge de 12 ans jusqu'à son entrée en université, elle a subit quotidiennement les assauts de ces messieurs-tout-le-monde aux heures de pointe dans les transports en commun sans être vraiment entendue par les adultes.
Son vibrant et sidérant témoignage, alors qu'elle a maintenant 33 ans et vit à Paris, nous plonge dans le désarroi et l'isolement qu'elle a ressenti à cette époque, à hauteur de petite fille pétrifiée, avec dessins à l'appui. Son cas et son traumatisme, comme les chiffres l'indiquent, sont loin d'être isolés.
Nous espérons, comme elle, que son récit pourra lever le voile sur ce grave fait de société, aider d'autres jeunes victimes, et éveiller les consciences face à l'impunité des prédateurs, au Japon comme partout dans le monde.

Éditions Thierry Marchaisse, 2017, 128 pages. Préface du Dr Ghada Hatem, fondatrice de La Maison des femmes.
Une soirée de lancement est prévue samedi 21 octobre : toutes les informations ici.

Pourquoi elles sont méconnues

Ni vues ni connues du collectif Georgette Sand* est plus qu'un livre pour remettre à leurs justes places d'illustres inconnues qui ont disparu de l'histoire : c'est un réjouissant guide sur l'invisibilisation. Un livre qui dénonce et propose de comprendre — avec beaucoup d'humour —, mais surtout un guide qui permet de décoder et ne pas tomber dans le piège de l'invisibilisation. Voilà pourquoi on se réjouit à sa lecture : c'est positif et inspirant !
Mais qu'est-ce que l'invisibilisation ? Ce sont les mécanismes qui rendent invisibles les femmes dans l'histoire : gommées de la carte ou dont l'histoire est déformée, déjà victimes de fake news. Il y a de multiples raisons à cela : elles n'ont pas fait valoir leur talent, par modestie ou éducation ; elles ont été victimes de condescendance ou de minimisation par leurs pairs ; elles faisaient de l'ombre à leur entourage familial ou sentimental ; elles ont été évincées par l'État ou l'Église ; elles ont subi des légendes noires, plus ou moins mythiques, autour de leurs actions.
Les 75 portraits de femmes fascinantes du livre — artistes, aventurières, mais aussi méchantes inventées ou avérées, femmes de pouvoir, intellectuelles, militantes, scientifiques — ne constituent pas une liste exhaustive, bien entendu, mais ont été sélectionnés car "chaque cas met au jour une intrigue particulière, une manière spécifique d'ignorer, de dissimuler, voire d'effacer les traces."
Dans la postface, Pénélope Bagieu raconte comment Mary Blair, dessinatrice chez Walt Disney qui n'est que très rarement mentionnée, lui a ouvert la voie. Mais comment montrer le chemin aux autres quand on est invisible ?
Luttons pour reprendre notre juste place et notre visibilité, les filles !
Brava et vive Georgette Sand !

Éditions Hugo & Compagnie, collection Les Simone, 2017, 256 pages.
Préface de Michelle Perrot, postface de Pénélope Bagieu.

* Le collectif Georgette Sand, créé en 2013, défend l’idée qu’on ne devrait plus s’appeler George pour être prise au sérieux. Il s’attache à déconstruire les stéréotypes, à renforcer la capacité d’émancipation des femmes et à améliorer leur visibilité dans le monde.

mercredi 4 octobre 2017

Vie, métier, art d'écrire

Deux livres de Joyce Carol Oates paraissent en même temps chez Philippe Rey : La foi d'un écrivain et Paysage perdu. Deux livres autobiographiques, si proches qu'un chapitre est commun aux deux.
Paysage perdu est un livre de souvenirs, souvent liés à des lieux, mais surtout à des personnes (dont les noms ont parfois été modifiés) écrit avec une intelligence et une pudeur délicate et passionnée, par une dame qui approche maintenant les 80 ans. Certains chapitres étaient déjà parus dans des revues et ont été rassemblés, augmentés.
Au commencement, nous sommes des enfants imaginant des fantômes qui nous effraient. Peu à peu, au cours de nos longues vies, nous devenons nous-mêmes ces fantômes, hantant les paysages perdus de notre enfance.
Joyce Carol Oates a écrit peu d'ouvrages autobiographiques (mis à part les extraits de ses journaux), ils sont donc faciles à compter. Il y a notamment le très émouvant J'ai réussi à rester en vie, en hommage à son mari Raymond Smith. Pour les autres (romans, essais, poésie, nouvelles, pièces de théâtre), plus d'une centaine — elle-même ne sait pas combien elle en a écrit.
L'œuvre d'un écrivain est une transcription codée de sa vie. L'œuvre (publique) témoigne de la vie (privée). À mesure que les années passent, toutefois, la vie intime/secrète s'effaçant pour se réduire à ses grandes lignes, la clé du code elle-même finit par se perdre, car les secrets passés ne sont jamais aussi irrésistiblement secrets que les actuels. Mais l'œuvre reste, les livres restent, comme un genre de témoignage.

Déjà édité en 2004, j'avais lu La foi d'un écrivain et l'ai relu avec grand plaisir.
Enseignante en écriture créative (ou création littéraire), elle sait parler de littérature, de l'obsession d'écrire et du processus de création. Elle se sort donc à merveille de questions impossibles comme : pourquoi écrivez-vous ? pourquoi lisez-vous ? comment devient-on écrivain ? qu'est-ce qui vous inspire ? qui vous inspire ?
Elle évoque également son goût pour la course, son atelier, la question du dédoublement de la personne et de l'écrivain (un thème qui traverse ses romans), mais aussi chez d'autres écrivains les questions de l'échec et de l'autocritique.
Deux livres passionnants sur la littérature d'une dame qu'on aurait bien aimé avoir comme professeur.

Éditions Philippe Rey, traduits par Claude Seban, 2017.
- La foi d'un écrivain, 160 pages.
- Paysage perdu, 432 pages.

Mes autres chroniques sur Joyce Carol Oates :
- Valet de pique ;
- J'ai réussi à rester en vie.

La faute à qui ?

La Convivialité - La faute de l'orthographe d'Arnaud Hoedt et Jérôme Piron* est le texte d'une pièce de théâtre** bien particulière puisqu'il s'agit de linguistique vu par des Belges. Non, ne partez pas ! C'est très très drôle (et instructif) : une anthologie des bizarreries, absurdités et aberrations de la langue française avec des exemples et des dessins pleins d'humour. 
Textes, illustrations et bande dessinée composent ce livre qui s'élève contre le dogme de l'orthographe française qui crée une discrimination sociale, entre autres.
Quand un outil n'est plus au service de l'homme, mais que c'est l'homme qui est au service de l'outil, cet outil a alors dépassé ce qu'on appelle son seuil de convivialité.
Moi non plus, je ne suis pas toujours d'accord avec l'Académie française même si je m'applique et applique autant que possible les règles. L'orthographe est une histoire compliquée — qui complique la vie de beaucoup — et qui est parfois le fruit d'erreurs comme ce nénufar, confondu avec nymphéa, qui s'est vu affublé, comme une fleur, d'un ph grec.
Erreurs, oublis, confusions... j'en passe et des meilleures, mais la faute à qui ?
Traditionnellement, la confiture de groseilles prend un s à groseilles parce qu'en gros, on aperçoit la forme des fruits.
Alors que la gelée de groseille, qui est une masse informe, ne prend pas de s à groseille.
Donc la présence du s dépend du temps de cuisson.

Éditions Textuel, 2017, 104 pages.

* Illustrations de Kevin Matagne.
** La Convivialité créée en 2016 au Théâtre National de Bruxelles sera jouée au Théâtre Monfort à Paris du 18 au 21 octobre 2017 et au Merlan à Marseille en mars 2018.

jeudi 28 septembre 2017

Guide pratique du cerveau

Les passionnés du cerveau — j'en suis — vont adorer : un guide très pratique, accessible et instructif sur les potentiels du cerveau : 101 astuces pour mieux penser - Débloquez le potentiel de votre cerveau ! de Xavier Delengaigne et Salma Otmani.
On apprend une foule de choses passionnantes sur le fonctionnement du cerveau, et surtout pleins d'astuces pour améliorer sa créativité, sa concentration, développer ses sens, sa mémoire, mieux gérer son temps, son organisation... avec des outils comme le mind mapping, le "couteau suisse de la pensée" (sujet d'autres livres de l'auteur).
Ce guide bien présenté (avec de nombreux dessins, graphiques, définitions claires dans la marge) s'appuie sur des études scientifiques et propose des exercices, souvent simples et amusants.
Plus d'excuses pour mieux penser.

Éditions Eyrolles, 2017, 288 pages.
Le blog de Xavier Delengaigne : Collectivité numérique.

jeudi 21 septembre 2017

Initiation spirituelle à la danoise

Lars Muhl raconte dans Le chercheur, le premier tome de la trilogie O Manuscrit, son initiation spirituelle auprès d'un homme qu'il appelle le Voyant.
L'histoire se lit comme un voyage, en train, dans le temps, avec des retours en arrière sur la vie du narrateur danois qui a fait une carrière dans la musique et la chanson mais qui cherche une voie plus authentique, un voyage en France, à Montségur dans l'Ariège, en pays Cathare, puis en Espagne, avec des photos, des haltes à la terrasse des cafés pour boire des pastis, avec des rencontres, souvent extraordinaires (dans tous les sens du terme), des interrogations, des réflexions introspectives...
J'avais toujours su qu'un être était plus que sa simple identité. J'avais toujours su que la véritable personne se trouvait quelque part derrière les défenses ou les écrans protecteurs procurés par les titres, les carrières et les emplois.
C'est un livre étonnant et mystérieux, et qui parle, comme par magie, parfois directement d'une manière si personnelle et juste, et d'autres fois de façon voilée. On se dit qu'on comprendra plus tard, peut-être : c'est un livre qu'on pourra relire et y trouver d'autres pistes.
En attendant, vivement les tomes suivants !

Éditions Flammarion, 2017, 240 pages.

jeudi 14 septembre 2017

Bukowski et la création

Sur l'écriture est une anthologie de lettres de Charles Bukowski sur le thème de... l'écriture. Forcément.
On admire ou on déteste l'auteur des Contes de la folie ordinaire, mais il faut avouer que cette correspondance, de 1945 à 1993, le rend attachant car toujours égal à lui-même, spontané, fuyant les mondanités, même quand le succès s'est présenté.
Il écrit principalement à des responsables de revues, des éditeurs, des amis et d'autres poètes ou écrivains qu'il admirait comme Henry Miller ou John Fante.
Où l'on apprend avec stupeur qu'à ses débuts, il envoyait ses poèmes à des revues sans garder de double et que, si on les lui renvoyait sans les publier, il les jetait aussitôt. Autant dire qu'il a commencé par essuyer de nombreux refus. Mais, extrêmement prolifique, il en aurait écrit des milliers...
Il évoque également les corrections qu'on infligeait à ses textes, sa façon de voir la vie et la création. Il ne mâche pas ses mots pour fustiger la plupart de ses lectures car pour lui "les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui écrivent pour ne pas devenir fous."
Il rappelle à qui veut l'entendre les auteurs qui l'ont influencé : John Fante, Céline, Dostoïevski et Sherwood Anderson.
Il peut exprimer sa reconnaissance et sa fidélité à son éditeur de toujours, John Martin, puis l'accuser, un an plus tard, de le tuer à petit feu en restreignant la publication de ses écrits pour spéculer sur une attente chez les lecteurs.
Comme dans ses romans autobiographiques, on retrouve son goût pour (dans le désordre) la solitude, l'alcool, les femmes, la musique classique et les courses de chevaux... Et bien sûr, son obsession de l'écriture.
Parfois j'ai qualifié l'écriture de maladie. Si c'est le cas, je suis heureux qu'elle m'ait contaminé. Je n'ai jamais pénétré dans cette pièce et regardé cette machine à écrire sans avoir l'impression que quelque chose quelque part, quelques dieux étranges ou quelque chose d'absolument innommable m'avaient fait don d'une tchatche, d'un bagout et d'une chance merveilleuse qui dure et dure et dure. Oh oui. 
Au Diable Vauvert, traduit de l'anglais (États-Unis) par Romain Monnery, 2017, 332 pages.
Romain Monnery est également romancier et a notamment publié, Le saut du requin, chez le même éditeur.

14 septembre

dimanche 10 septembre 2017

La diagonale de l'hyper-ruralité

Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : “Si je m’en sors, je traverse la France à pied”.
Sylvain Tesson, une fois remis sur pieds mais encore convalescent après un grave accident qui l'a réduit en miettes, décide de suivre à pied une diagonale à travers la France par ces fameux chemins noirs tracés sur les cartes IGN au 25 000e. Il rend également hommage au roman Les Chemins noirs de René Frégni, l'histoire d'une cavale picaresque.
Je savais comment me déplacer puisque je tenais la marche à pied pour une médecine générale qui serait la clef de ma reconquête. En bref, jamais je n'avais entrepris de voyage aussi organisé.
Il veut suivre au plus près ce qui est nommé "l'hyper-ruralité", les interstices, les zones peu urbanisées qui échappent aux réseaux en tous genres, autrement dit loin des sentiers battus, balisés et connectés. Plutôt habitué aux confins du monde, il part aux confins de la France.
Pour qui aime la littérature et/ou la marche dans la nature sauvage (si tant est qu'elle existe encore), le récit Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson est une délectation.
Non seulement l'écrivain fait des descriptions littéraires — poétiques — du paysage...
Le moment était romanesque : un chemin se perdait et nous nous y sentions bien car il n'offrait aucun espoir. Seulement le jaillissement des songes.
Mais il pose aussi un regard professionnel sur le monde, comme géographe et critique des "aménageurs du territoire" qui ont pris le relais des paysans disparus. Extrait d'une ode au bocage et au génie de la haie :
Je retardais mes compagnons à trop contempler les murets. L'art de la marqueterie bocagère avait atteint ici un haut degré d'accomplissement. La pierre accueillait la mousse. La mousse arrondissait les angles et protégeait les sociétés de bêtes. Oh ! comme il eût été salvateur d'opposer une "théorie politique du bocage" aux convulsions du monde. On se serait inspiré du génie de la haie. Elle séparait sans emmurer, délimitait sans opacifier, protégeait sans repousser. L'air y passait, l'oiseau y nichait, le fruit y poussait. On pouvait la franchir mais elle arrêtait le glissement de terrain. À son ombre fleurissait la vie, dans ses entrelacs prospéraient des mondes, derrière sa dentelle se déployaient les parcelles.
La marche à pied comme résistance à la marche du monde moderne.

Éditions Gallimard, 2016, 144 pages.

jeudi 7 septembre 2017

Thoreau, le sage sauvage

Quand il meurt à 44 ans, il est resté fidèle à ses pensées de jeunesse. Entre deux, il a été un philosophe rare — de ceux qui ont mené une vie philosophique. Il a, en même temps, pensé sa vie et vécu sa pensée.
Michel Onfray propose une introduction à la vie et l'œuvre de Henry David Thoreau : Vivre une vie philosophique - Thoreau le sauvage. 
Qu'est-ce qu'une vie philosophique ?
Tout d'abord, Michel Onfray définit ce qu'est un grand homme : c'est celui qui, comme Thoreau, ayant compris son maître (Ralph W. Emerson), suit son propre chemin, en homme libre.
Il relève ensuite dans ses écrits de jeunesse la quintessence de l'homme à venir, celui qui fut toujours fasciné par la vie des Indiens, proches de la nature, contrairement aux cowboys, soi-disant civilisés mais barbares.
Thoreau est un penseur des champs, de ceux qui vivent leurs idées et pensent leur vie, associent la théorie à la pratique, la pensée à l'action, la philosophie à la vie. Son journal commencé à 20 ans et long de près de 7 000 pages est la matière brute de son œuvre.
Pour Michel Onfray, Walden publié en 1854 est :
(...) un authentique et grand livre de philosophie. On n'y trouve aucun concept, aucun personnage conceptuel, mais une réflexion sur les conditions de possibilités d'une expérience existentielle : comment mener une vie philosophique ?
En plus d'écologiste, Thoreau était un anti-conformiste, un résistant qui invitait à désobéir au gouvernement (De la désobéissance civile) quand on était le désapprouvait. Il avait refusé de payer ses impôts pour ne pas contribuer à la guerre contre le Mexique. Il était également un ferveur opposant de l'esclavage.
Voilà qui donne envie de lire ou relire Thoreau.

Le Passeur éditeur, 2017, 128 pages.

Les éditions Finitude et Le Mot et le reste proposent des retraductions et rééditions de l'œuvre de Thoreau.

vendredi 1 septembre 2017

Portrait de femme tout en nuances

Je m'appelle Lucy Barton d'Elizabeth Strout est un roman délicat, sensible, profond, qui aborde des sujets intimes et universels, tendres et violents.
C'est l'histoire d'une jeune Américaine, Lucy Barton, qui fait un bilan de sa vie et se souvient notamment d'un séjour de quelques semaines à l'hôpital pendant lequel sa mère, qu'elle n'avait pas vu depuis des années, vient lui tenir compagnie.
Étranges retrouvailles. Cette visite imprévue la ramène par bribes à son enfance pauvre et solitaire, à ces blessures du passé et cette difficulté à communiquer avec sa mère malgré une certaine tendresse. 
Peu à peu apparaissent, par fragments et retours en arrière, un univers tout en nuances et en contradictions, tendre et dur, fait de regrets et de tendresse, avec des êtres empathiques et d'autres plus torturés.
C'était l'été quand je suis rentrée à la maison. Je portais des robes à manches courtes, mais je ne m'étais pas aperçue que j'étais aussi maigre. Quand je sortais dans la rue pour aller acheter à manger aux enfants, je voyais les gens me regarder avec effroi. Ça me rendait furieuse. Je repensais aux regards des enfants dans notre bus de ramassage scolaire quand ils croyaient que j'allais m'asseoir à côté d'eux.
Un roman sur l'héritage familial, le milieu d'origine et l'implication des ancêtres dans des guerres honteuses...
Une belle découverte.

Éditions Fayard, 2017, 208 pages.

mercredi 30 août 2017

Un amour inconditionnel

Je tombais, je tombais et j'avais oublié pourquoi. C'était comme si j'étais toujours tombé. Des étoiles passaient au-dessus de ma tête, sous mes pieds, autour de moi, je moulinais pour m'y accrocher mais je n'attrapais que du vide. Je tourbillonnais dans un grand souffle d'air mouillé.
Ma reine de Jean-Baptiste Andrea est un premier roman tout à fait original par son style, poétique et faussement naïf, qui peut surprendre au début. Mais on est rapidement transporté par cette histoire sombre et lumineuse à la fois, cette quête d'idéal absolu.
C'est l'été 1965, en Provence. Le narrateur est un adolescent différent, c'est-à-dire légèrement déficient mentalement. Il vit avec ses parents âgés dans une station-service isolée et ne va plus à l'école.
Un jour, alors qu'il doit être envoyé dans un établissement spécialisé parce qu'il a failli mettre le feu à la garrigue près de la maison, il décide de fuguer pour prouver qu'il est un adulte. Sur son chemin, il rencontre une très jeune fille fantasque et croit tout ce qu'elle dit. Il lui voue un amour inconditionnel et l'appelle "Ma reine". Il croise aussi le chemin d'un berger, un autre personnage en marge.
Un roman initiatique émouvant sur l'enfance et la marginalité.

Éditions L'Iconoclaste, 2017, 240 pages. 
Le site de L'Iconoclaste.

Il est très bon !

Le fan club de Charles Gobi va être ravi : voilà un nouvel opus — le sixième !* — dans la veine des précédents, tout en verve, jeux de mots et castagne à la marseillaise. Le titre en dit long sur le ton : Il est pas con, ce con ?
Que ceux qui n'ont pas encore la chance de connaître cet écrivain marseillais entre Tarantino, Mel Brooks et Pagnol, se consolent : il n'est point besoin d'avoir lu les précédents tomes pour plonger dans le bain... de sang. Oui, il y a toujours des morts, mais comme c'est pour la bonne cause, ça ne compte pas, et c'est même tout à fait jouissif !
Cette fois-ci, le méchant est un truand à la petite semaine (jusque là rien de bien grave sous le ciel marseillais), qui se double d'un type odieux, raciste et proxénète : et là, ça ne va plus du tout !
Il suffit qu'il parle mal à un retraité qui ne paie pas de mine — mais qui a des valeurs et du courage, pour ne pas dire des couilles — pour que tout aille très très mal pour lui. Tellement mal que notre fine équipe devra mettre en commun ses relations et ses réflexions pour se débarrasser du cadavre...
Où l'on retrouve donc la sympathique équipe du Bar de la Sidérurgie qui, pendant que les uns enterrent, les autres déterrent... Surprise !
Je n'en dis pas davantage, mais on se demande où Charles Gobi va chercher tout ça. Et bien sûr, comme on est à Marseille, à l'heure de l'apéro on parle de foot, de jeux de cartes, de pétanque, de canistrelli... et autres spécialités locales et internationales comme l'art contemporain et l'amour.
Bref, Il est pas con, ce con ? est très bon, drôle, inventif, plein d'actions, de rebondissements et de rigolade. Encore un très bon cru, bien cru et bien saignant, comme on les aime.

Roman auto-édité par Le Confort Numérique, 2017, 252 pages. 

Rendez-vous sur le site de Charles Gobi pour commander les livres ou les acheter à Marseille.

* Voir mes chroniques des précédents :
- Bar de la Sidérurgie
- Chemin des Prud'hommes
- Hercules des Trois-Ponts
- Les Goudes, c'est de l'anglais...
- La grosse Janine.

Du grand art

Au début, on se dit : c'est une blague ? C'est quoi cette conversation entre deux amis sans cesse interrompue par les allées et venues du chien foufou qu'ils ont emmené promener ? Et plus tard, cette autre conversation entre adultes, pendant un repas, en permanence coupée par les interventions du gamin ?
En fait, toutes ces conversations importantes et philosophiques, toutes ces histoires dans les histoires qui font écho (avec des références à Daisy Miller et aux Ambassadeurs d'Henry James) et autant de détails qui se répondent (comme l'importance des chiens dans la vie des gens) sont bien ancrées dans le réel et le quotidien des personnages.
Dans la vraie vie, on se pose des questions profondes et cela se passe ici ou là, dans des situations ordinaires ou dans le cadre privilégié et sensuel des hôtels.
— Personne ne prévoit l'avenir comme ça, dit-elle. Les gens font ce qu'ils font seulement parce que ça leur semble juste au moment où ils le font. Parfois ça l'est et parfois ça ne l'est pas. On ne se rend compte de ça que plus tard.
Je l'écris toujours* à propos de Gabriel Josipovici : c'est toujours une grande expérience de lecture qui laisse des traces bien après avoir refermé le livre.
Justement, il est beaucoup question de traces dans ce roman intitulé Dans le jardin d'un hôtel, de celles que laissent les absents, les rendez-vous manqués, les rencontres, les ruptures, les parts d'ombre, les souvenirs et les questions qui nous hantent et prennent parfois une place considérable.
À quoi cela tient quand des choix font bifurquer des destins ?
Comme souvent dans l'œuvre de Josipovici, l'essentiel semble s'immiscer entre les lignes en abordant des sujets difficiles ou impossibles à exprimer sur les mystères de la vie, de l'amour, de la mort, des destins... Et pourtant l'auteur réussi magistralement ce tour de force de nous les transmettre, par un geste, un ton, une attitude, une gêne, un agacement...
L'essentiel n'est pas toujours dans ce qui est dit ou vécu, mais fait étrangement écho en nous et se fige parfois dans nos esprits. 
Dans le jardin d'un hôtel est une œuvre énigmatique que l'on s'approprie facilement et où l'on peut aussi se prendre les pieds, passer à côté des subtilités de Josipovici et ne pas voir ce détail caché dans le motif du tapis persan.
Du grand art !

Quidam éditeur, 2017, 160 pages. 

* Lire aussi mes chroniques sur :
- Tout passe ;
- Moo Pak ;
- Goldberg : Variations ;
- Infini - l'histoire d'un moment.