dimanche 21 août 2016

Ne pas arrêter de lire

On pourrait ne pas arrêter de lire Arrêter d'écrire de David Markson, dont le titre original est This is not a novel. En effet, ce n'est pas un roman, malgré ce que stipule la couverture de l'édition française, au sens classique du terme. Arrêter d'écrire, ce serait plutôt : comment casser les codes de l'écriture, comment réinventer le roman.
Cette pure création, dont la contradiction saute aux yeux dès le titre, est un texte fragmenté entre réflexions sur une nouvelle façon d'écrire un roman (sans personnages, sans intrigue, sans décor, sans description, etc.) et succession d'anecdotes véridiques sur des personnages célèbres, des artistes ou des écrivains : leurs violons d'Ingres, la cause de leur mort et autres détails tragiques, ironiques ou absurdes. Le classement de ces faits, dans un rapprochement loufoque, fait parfois ressortir des similitudes entre les personnages. Le tout avec un humour typiquement anglais.

Éditions Le Cherche Midi, traduit de l’américain par Claro, collection Lot 49, 2007, 192 pages.

jeudi 18 août 2016

Autopsie d'une étoile

Dans L'autre qu'on adorait, son dernier roman d'autofiction, Catherine Cusset dissèque, avec précision et dans un style incisif, la trajectoire de son ami Thomas.
Il est fascinant, brillant, parfois trop franc, exalté, passionné, hyperactif, excessif en tout. La narratrice s'adresse à lui à la deuxième personne du singulier, comme s'il était encore vivant et pour éviter la distance du il.
Tu te sentais pourtant si proche de Proust — de la personne autant que de l'œuvre. Si des centaines de pages de la Recherche se passent à décrire des dîners, c'est en raison du temps que Proust y a consacré. L'un comme l'autre, vous êtes invités partout parce qu'il n'y a pas de convive plus intelligent, érudit, attentif, original et drôle : on ne s'ennuie jamais avec vous.
Il émigre aux États-Unis où il commence une carrière de professeur d'université qui aurait dû être remarquable, lui qui était promis à un brillant avenir, mais sa procrastination et ses maladresses lui ferment les portes, les unes après les autres. Impétueux voire violent, dispersé, il devient de plus en plus ingérable. Un mal le consume. D'échecs amoureux en plans sur la comète et en dérapages, sa dérive est inéluctable.

Éditions Gallimard, Collection Blanche, 2016, 304 pages.

mardi 16 août 2016

Les mots des crépuscules bleus

Engloutie dans le chagrin quand j'ai perdu quelqu'un de cher, il m'est difficile de m'échapper dans la lecture, à moins de trouver une proximité dans d'autres histoires de deuil. À la mort de mon frère, j'avais beaucoup lu sur le sujet, beaucoup acheté de livres. Puis, après une période de repli et d'immersion, il me fallait à nouveau de l'air et respirer d'autres univers.
Trois étés plus tard, dans les mêmes conditions fulgurantes, sans signes avant coureurs et sans merci, c'est mon ami André qui disparaît. J'ai donc cherché dans ma bibliothèque un livre qui irait dans le sens de mes états d'âme.
J'ai retrouvé Le bleu de la nuit de Joan Didion. Après L'année de la pensée magique (lire ma chronique) qui rendait hommage à son mari, je savais qu'elle y parlait de sa fille adoptive, décédée alors qu'elle n'avait pas 40 ans.
L'écriture est sans pathos, pudique, mais se veut directe. Elle est d'une profonde acuité, hantée par certains souvenirs ou par des bouts de phrases prononcées, entendues. Les confidences reviennent par petits coups délicats compléter — préciser — les précédentes et abordent des sujets complexes, comme ses impulsions confuses autour de l'adoption.
C'est comme quand quelqu'un meurt, mieux vaut ne pas s'appesantir dessus.
Mais Le bleu de la nuit n'est pas seulement dédié à sa fille. Faisant référence à la mort des proches qui partent avant nous, alors que cela n'était pas censé arriver, Joan Didion parle de la solitude et de la vieillesse, ce crépuscule bleu de la vie où il n'est pas de bon ton de se plaindre alors que l'on décline, que tout se dérobe autour, qu'on se sent vulnérable, fragile, et qu'il n'y a plus personne à appeler en cas d'urgence.
Et par ce livre, la journaliste et romancière américaine — une icône outre-Atlantique — voulait prouver encore une fois qu'elle était capable d'écrire une histoire vraie.
Je me suis juré de garder le cap. "Garder le cap" était l'impératif qui se réverbérait en écho jusqu'à l'autre bout de la ville. En vérité je ne savais pas du tout ce qui se passerait si je n'y arrivais pas. En vérité je ne savais pas du tout ce qu'était le cap.

Éditions Le Livre de poche, 2014, 224 pages (éditeur d'origine Grasset).

vendredi 29 juillet 2016

La force des faibles

Premier ouvrage d'Alexandre Jollien, Éloge de la faiblesse est un dialogue fictif (évidemment) entre le jeune philosophe et le vieux maître Socrate. En plus d'une initiation à la philosophie, il s'agit surtout d'une autobiographie car Alexandre y décrit son parcours : handicapé de naissance, il passe dix-sept années passées en institution spécialisée à lutter — dans l'enthousiasme, malgré la séparation avec les parents — pour atteindre une certaine "normalité". Mais lorsqu'il intègre une formation traditionnelle, il se rend compte du fossé qui le sépare des autres : un choc culturel. Son humour le sauve : il bénéficiera toujours de solides amitiés. Après une école de commerce, il découvre la philosophie en feuillant un livre de Platon dans une librairie et décide de l'étudier.
Je dis simplement qu'il faut tout mettre en œuvre pour parvenir à tirer profit, même de la situation la plus destructrice. j'insiste sur les épreuves parce que celles-ci restent inévitables. Rien ne sert de discourir, d'épiloguer des heures durant sur la souffrance. Il faut trouver des moyens pour l'éliminer et, si on ne le peut pas, l'accepter, lui donner sens.
Et parmi les sujets abordés : donner sens à la réalité, la justesse des vraies tendresses, assumer notre condition, se nourrir de sa faiblesse, la pitié anesthésiante, le regard des autres, la joie d'exister...
La philosophie comme art de vivre meilleur et de dépassement de ses faiblesses. 

Éditions Marabout, 2013, 96 pages.

mercredi 20 juillet 2016

Quand le silence tue

Un bandeau qui joue sur les mots.
Je me suis tue est le premier roman, réussi et prenant, de Mathieu Menegaux. Il se lit d'une traite, servi par un style énergique, une série de rebondissements et un suspense inouï.
Le sujet est poignant : une femme — belle, forte, intelligente — se confie par écrit, après avoir longtemps gardé le silence sur l'engrenage infernal dans lequel elle s'est fait piégée.
Quel crime a-t-elle commis ? De quoi ou de qui est-elle la victime ? Pourquoi s'est-elle tue pendant si longtemps ? Pourquoi avoue-t-elle enfin ?
Un dernier rebondissement, dévoilé à la fin, l'exhorte à faire éclater enfin toute la vérité sur les circonstances et la cause de son geste, alors qu'elle est incarcérée et qu'elle attend son jugement.
Il est question du contrôle de l'image de soi, du poids du secret et de la société, et de questions taboues comme le viol, l'avortement, l'absence de maternité... autant de sujets qui touchent particulièrement les femmes mais que Mathieu Menegaux traite admirablement.
Le Prix littéraire du silence n'existe pas, bien sûr. En revanche, Je me suis tue a reçu le Prix du premier roman de la journée de Sablet 2016.

Éditions Grasset, 2016, 192 pages.

lundi 18 juillet 2016

Emmanuel Genvrin : "Jimi, c'est moi".

Emmanuel Genvrin a fondé le Théâtre Vollard en 1979 à l'île de La Réunion. Il compte à son actif une vingtaine de pièces de théâtre, une multitude de chansons, trois livrets d'opéras et quelques nouvelles parues dans la revue Kanyar. Son premier roman, Rock Sakay, paraîtra à la rentrée chez Gallimard. L'occasion de se pencher sur son parcours d'auteur, populaire et engagé. 


Marie M. : Quelles sont les constantes de ton œuvre ?
Emmanuel Genvrin : Je joue la petite histoire dans la grande. L'intrigue s'insère dans un fond historique et politique, parce que je pense que l'individu, pour être un bon citoyen, doit connaître son histoire et en tirer les leçons. Comme je vis à La Réunion, la plupart des thèmes traitent de l'histoire de cette île et des effets pervers du colonialisme dans les DOM-TOM. De plus, quand j'ai fondé Vollard en 1979, l'histoire locale était totalement négligée. J'ai pensé que mon rôle, en tant qu'auteur, était de mettre à disposition certaines clés. Comme autres constantes, on retrouve des histoires d'amour, de l'humour, du fantastique, de la violence et, si j'étais freudien, des rapports problématiques avec la mère...

MM : À quel public t'adresses-tu ?
EG : Au Théâtre Vollard, nous n'avions pas droit à l'erreur, donc, par choix ou par nécessité, nous étions dans l'obligation d'avoir du succès puisque nous étions, les trois quarts du temps, en bisbille avec les autorités culturelles "officielles". Je pratiquais un théâtre populaire dans le sens de Jean Vilar, c'est-à-dire pour tous. Avec l'opéra, j'ai pensé que mes relations avec le pouvoir changeraient, mais ce ne fut pas le cas. Je suis donc condamné à la rébellion ! Je n'écris pas pour une quelconque élite, je m'adresse à tout le monde. Rock Sakay est un roman d'apprentissage, exotique et populaire, qui fait voyager. C'est un road movie avec beaucoup d'action.


MM : Après le théâtre et l'opéra, pourquoi être passé à l'écriture romanesque ?
EG : Je n'avais plus les moyens de faire du théâtre, ni de l'opéra à temps plein. Notre ami André Pangrani a créé la revue littéraire Kanyar et je me suis mis à écrire des nouvelles, un format qui me convient, avec la densité obligée, le point de vue unique et peu d'introspection. Au départ, Rock Sakay était une nouvelle. Je me suis rendu compte que j'avais beaucoup à dire. De fil en aiguille, c'est devenu un roman, plus précisément un roman-feuilleton puisque chaque chapitre a un titre propre et peut être publié indépendamment. Je l'ai d'ailleurs proposé aux journaux réunionnais, qui n'en n'ont pas voulu. J'ai réintroduit les éléments romanesques, notamment de la psychologie, bien que je n'aime pas les personnages dans le pathos et l'introspection. Je suis pudique par nature et je préfère l'action.

MM : Dans Rock Sakay, il est bien sûr question de rock. La musique a une grande place dans ton œuvre, même avant l'opéra, grâce au concours du compositeur Jean-Luc Trulès.
EG : En effet, d'ailleurs j'ai aussi écrit des chansons toute ma vie. Finalement dans l'écriture c'est la musique des mots et le rythme qui m'intéressent : il faut que ça coule, que ça groove, que le texte puisse être dit. si j'écris vite — deux mois et demi pour le premier jet de Rock Sakay — afin de capter l'élan, l'unité de style et d'énergie, je passe un temps fou à relire et peaufiner. Mais ce travail final est un plaisir pour moi.

MM : Qu'est-ce qui t'a inspiré dans le thème de Rock Sakay ?
EG : Rock Sakay, à l'origine, était un projet d'opéra car c'est un thème riche musicalement, pouvant toucher à la fois La Réunion, Madagascar et la France métropolitaine. Mais comme nous avions déjà du mal, avec Jean-Luc Trulès, à réaliser Fridom, notre troisième opéra, je n'allais pas me lancer dans un nouveau projet... Finalement, ce thème parle de notre parcours, de nos rencontres, de nos voyages... Le personnage principal, Jimi, est un prétexte pour transposer ma vie et mes expériences.

MM : À la manière de Flaubert, tu pourrais dire : "Jimi, c'est moi". 
EG : Exactement ! Mais de façon transposée, bien sûr, car Jimi ressemble plutôt musicalement à Jean-Luc Trulès et physiquement à son fils Tom, car je ne suis pas noir ! Je n'ai pas été héroïnomane, non plus. Mais pour le reste, on va dire que c'est moi.

Rock Sakay paraîtra début septembre dans la collection Continents Noirs de Gallimard et fera l'objet d'une chronique à sa sortie. 
Voir aussi :
- la page de Rock Sakay sur le site de Gallimard.
- le site du Théâtre Vollard
- le site de la revue Kanyar.